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Voici un texte rédigé en clin d'oeil à Georges Perec par Thierry Demaret,
ancien élève de Bergson
Souvenir, souvenir….
….que me veux-tu?
Thierry DEMARET
Ancien du lycée Henri-Bergson (1970-1977)
demaret2003@yahoo.fr
Je me souviens, sur le chemin des lycéens, du passage humide de la petite cascade des Buttes-Chaumont, puis du parfum intense de l’herbe fauchée en plein soleil.
Je me souviens que beaucoup d’élèves jouaient au tarot, dont je n’ai jamais très bien compris les règles.
Je me souviens avoir apprécié en cours d’histoire « la Marseillaise » de Renoir.
Je me souviens que l’on ne distinguait pas alors collège et lycée, mais premier cycle et second cycle du second degré.
Je me souviens des obsèques de Jacques Duclos.
Je me souviens que les garçons étaient volontiers agités, et les filles assez farouches.
Je me souviens qu’il y avait parfois des intoxications à la cantine.
Je me souviens d’un surveillant surnommé Bouboule qui s’était taillé un jour un franc succès en interprétant un magistral solo de batterie au foyer socio-éducatif.
Je me souviens des vingt morts de l’incendie du CES Pailleron, et de ses décombres calcinés de l’autre coté de la cour ; c’est même la première chose qui me vient à l’esprit chaque fois que je repense au lycée Bergson.
Je me souviens de mes pantalons en tergal.
Je me souviens d’un prof qui s’appelait Pinochet et dont le nom est devenu subitement très difficile à porter.
Je me souviens n’avoir pas très bien su jusqu’à la terminale qui était exactement Henri Bergson.
Je me souviens avoir adoré le roman « Nada » de Jean-Patrick Manchette, et plus tard le film que Chabrol en a tiré.
Je me souviens du distributeur automatique de boissons et de barres de Mars.
Je me souviens qu’il y avait plusieurs paires de jumeaux ou de jumelles parmi les élèves du lycée.
Je me souviens d’un de mes « cahiers de textes », aux couleurs trop criardes.
Je me souviens que l’infirmerie, avec sa permanente odeur d’éther, me terrorisait.
Je me souviens des transparents sur les rétroprojecteurs, et des documents reproduits à l’aide d’un stencil et d’une machine à alcool.
Je me souviens des mathématiques modernes, avec leurs schémas sagittaux et leurs diagrammes cartésiens.
Je me souviens que Dominique C. faisait du basket, Claude H. du volley et moi du judo.
Je me souviens avoir été bouleversé par une conférence de Frères des Hommes où étaient montrées des images décrivant la faim dans le monde.
Je me souviens des rampes en plastique noir brillant au centre et le long des murs de l’escalier principal.
Je me souviens des bombardements américains sur le Vietnam, des émeutes de Soweto en Afrique du Sud, et de la Révolution des Œillets au Portugal.
Je me souviens des feuilles d’appel qu’étaient chargés de transporter, protégées par de grands cartons entoilés noirs, les délégués de classe d’une salle à l’autre.
Je me souviens que mes cheveux étaient plus longs que ceux de beaucoup de filles.
Je me souviens du sillon rhodanien, du relief karstique et des buttes témoins.
Je me souviens que certains profs s’enfuyaient plus vite que les élèves à la fin de leurs cours.
Je me souviens, dans les salles de classe, des fenêtres pivotantes que l’on ne pouvait qu’entrouvrir.
Je me souviens de la salle d’ordinateur (au singulier !) que l’administration chérissait comme la huitième merveille du monde.
Je me souviens des photos de classe que l’on faisait chaque année.
Je me souviens que je trouvais jolies les filles avec des tâches de rousseur.
Je me souviens des chansons de Jean Ferrat, d’Alan Stivell et de Maxime Le Forestier.
Je me souviens des allitérations, des octosyllabes, des hiatus et des e muets.
Je me souviens qu’à cette époque les garçons ne portaient pas de casquettes à l’envers et que les filles n’exhibaient pas leur nombril.
Je me souviens qu’il n’y avait aucun commerce à proximité du lycée.
Je me souviens d’une étudiante berlinoise (Katharina ? Renata ? Monica ?...) qui avait le titre d’ « assistante » en allemand et qui nous avait raconté comment le Mur avait été érigé le jour de ses douze ans.
Je me souviens d’un garçon qui ne parlait jamais à personne.
Je me souviens que je lisais Spirou en sixième et Le Monde en terminale.
Je me souviens que mon copain Yves L. m’avait surnommé Nanouk parce que l’hiver je ressemblais à un eskimo avec mon gros anorak à la capuche cerclée de fourrure.
Je me souviens avoir écouté sur un disque la voix de Gérard Philipe (sans doute dans le rôle du Cid).
Je me souviens que la bibliothèque ne s’appelait pas le C.D.I. et qu’elle était souvent fermée.
Je me souviens du magazine Antirouille, dont le slogan était « on n’est pas contre les vieux, mais contre ce qui les fait vieillir ».
Je me souviens que de temps à autre étaient organisées des collectes de sang.
Je me souviens des pulls aux manches volontairement trop longues de Marie-Pierre.
Je me souviens des bâtiments préfabriqués de l’annexe du lycée, rue Fessart.
Je me souviens que les profs de musique connaissaient Benny Goodman, mais ne parlaient jamais de Bach.
Je me souviens de Jean-Sol Partredans « l’Ecume des jours ».
Je me souviens que le proviseur s’appelait Chastel et qu’il ressemblait à l’acteur Jacques Monod.
Je me souviens de Martine B., qui s’était fracturé le coccyx en cours de maths, et de Jean M. qui s’était cassé le poignet en sautant à la perche.
Je me souviens du local où l’on pouvait garer vélos et mobylettes.
Je me souviens qu’il était souvent plus facile de se parler en fin d’après-midi.
Je me souviens de Joan Baez et des Quilapayun à la Fête de l’Huma.
Je me souviens d’une fille dont j’ai toujours ignoré le prénom – car nous n’avons jamais été dans la même classe – et que je trouvais très attirante.
Je me souviens du Ciné-Club, où j’ai appris davantage que dans bien des cours, et de son animateur Fabien pourtant si mal vu de l’administration.
Je me souviens avoir lu « L’Herbe bleue » en classe de quatrième.
Je me souviens des salles de cuisine au niveau 0, des salles de dessin au niveau 2, de la salle de musique (insonorisée) et des salles de science au niveau 5, et d’une salle de sport au niveau 6.
Je me souviens que Joëlle P., de ma classe de troisième, a réussi le concours d’entrée à l’école normale d’instituteur à la fin de l’année.
Je me souviens des disques en vinyle.
Je me souviens des distributions de tracts presque quotidiennes devant la grille du lycée.
Je me souviens du sac tissé en grosse laine verte que je portais en bandoulière.
Je me souviens que E=½MV², mais aussi que E = MC².
Je me souviens que les profs d’histoire étaient plus sympas en général.
Je me souviens qu’Anne avait une très belle écriture.
Je me souviens qu’il y avait du linoléum (ou peut-être du balatum, je n’ai jamais bien compris la différence) tacheté et glissant dans les longs couloirs aveugles.
Je me souviens d’une prof de français qui dans sa classe séparait les filles des garçons.
Je me souviens qu’il était difficile de se faire des amis.
Je me souviens des emplois du temps bêtement alourdis d’inutiles heures de « permanence ».
Je me souviens du Lagarde & Michard, où tout était si simplement rangé par siècle.
Je me souviens qu’un jour on a aperçu dans le ciel de Paris un dirigeable publicitaire Goodyear.
Je me souviens des manifs contre la loi Debré, la réforme Fontanet puis la réforme Haby.
Je me souviens des pantalons à pâtes d’éléphant et des sabots en bois à garniture noire.
Je me souviens que la fille du censeur se prénommait Eliette et qu’elle était très jolie.
Je me souviens des grands triangles lumineux rouge qui s’allumaient – pointe en haut ou pointe en bas – lorsqu’on appelait l’ascenseur.
Je me souviens d’un cours de sciences naturelles sur le béribéri, et d’un autre sur la sexualité de la langoustine.
Je me souviens de quelques moments de sincérité, à l’heure du retour, dans la montée des Buttes.
Je me souviens que le lycée était jumelé avec le Gymnasium Paulinum de Münster, en Allemagne.
Je me souviens de la belle chevelure noire de Nanou.
Je me souviens que l’on revêtait des blouses blanches pour faire des expériences de chimie.
Je me souviens que les profs exigeaient que les élèves soient toujours installés à la même place.
Je me souviens que quelqu’un avait affiché la première page du Libé qui, à propos de la mort du patron du Parisien tué la veille par une chute à cheval, annonçait que sa monture était sortie indemne de l’accident.
Je me souviens de pleurs et de grincements de dents.
Je me souviens de l’axiome d’Euclide, du théorème de Pythagore et de celui de Thalès.
Je me souviens que certaines classes étaient de vraies tabagies.
Je me souviens d’une prof de maths qui ne parlait jamais d’autre chose que de géométrie ou d’algèbre, et qui considérait comme définitivement perdus les élèves qui n’aspiraient pas à faire une Maths-Sup après le bac.
Je me souviens d’une élève qui, un jour, avait interprété de manière très émouvante le rôle de Dora dans « Les Justes » de Camus.
Je me souviens du tableau noir où l’administration signalait chaque jour, à la craie, les absences des profs.
Je me souviens que l’on prenait Mitterrand pour un homme de gauche.
Je me souviens que les sorties étaient rarissimes, sauf avec une prof de français qui nous a conduits plusieurs fois au Quartier Latin voir des films (« la guerre des momies », sur le Chili) ou des pièces de théâtre (« Huis-Clos »).
Je me souviens des médecine-balls qui nous faisaient souffrir en cours de gym.
Je me souviens que les téléphones portables n’existaient pas.
Je me souviens qu’être « orienté » signifiait en réalité être renvoyé à la fin de l’année, ce qui permettait au lycée d’afficher un excellent taux de réussite au bac.
Je me souviens du cinéma Trois-Secrétan,en bas de l’avenue, où l’on allait après la disparition du Féérique de la rue de Belleville, et qui a fermé à son tour.
Je me souviens des cheveux, blonds comme de la paille, de Sylvie C.
Je me souviens m’être beaucoup ennuyé en lisant Colomba.
Je me souviens qu’au printemps le soleil transformait très rapidement les salles de classe en étuves.
Je me souviens que les moqueries étaient parfois cruelles.
Je me souviens que l’amour était un sentiment que ne prohibait pas officiellement le règlement de l’établissement, mais qui se trouvait clairement combattu par sa direction.
Je me souviens d’une couverture de Charlie-Hebdo : « Lycéens, pissez au lit, vous serez réformés ».
Je me souviens que l’abbé Gilbert, avec son jean et son perfecto, était un jour venu au lycée faire une conférence sur la délinquance.
Je me souviens qu’à la fin de la seconde Nathalie nous a annoncé qu’elle allait quitter le lycée pour une « boite à bac », et qu’on ne l’a jamais revue ensuite.
Je me souviens, pendant un cours, d’une tempête très violente qui fascinait tous les élèves.
Je me souviens de mes livres d’histoire (de 6ème et de 5ème) par Milza et Berstein, dont bien plus tard j’ai suivi les cours dans le supérieur.
Je me souviens d’une prof de français qui soutenait avec aplomb que l’information à l’ORTF était très objective.
Je me souviens que mon frère a été viré du lycée à la fin de la seconde ou de la première…
Je me souviens que Sylvie R. avait adoré La Princesse de Clèves.
Je me souviens que le brevet des collèges s’appelait le B.E.P.C.
Je me souviens que les ministres Marcellin et Poniatowski pourchassaient les gauchistes au plan national, et que la direction du lycée s’efforçait de relayer localement leur action.
Je me souviens que le club de théâtre avait monté « la Mégère Apprivoisée ».
Je me souviens, dans les manuels de langues vivantes, de John et Betty, de Gerd et Traudel, et de Claude Duneton qui faisait remarquer fort justement (dans « Je suis comme une truie qui doute », je crois) que leurs parents ne se bourraient jamais la gueule.
Je me souviens qu’un soir la télévision a programmé un film des Beatles et que tout le lycée a attendu ce moment avec impatience.
Je me souviens de bleus à l’âme, de rouge aux joues et de rires jaunes.
Je me souviens que Laurent B. était féru d’art contemporain et que j’ai découvert avec lui le centre Pompidou dès son ouverture.
Je me souviens des mégots collés aux plafonds.
Je me souviens qu’une prof d’italien avait la réputation de ne pas être réac.
Je me souviens qu’un groupe libertaire avait publié un tract – décrivant notre lycée comme une caserne – intitulé « Que Bergson ne bouge ! ».
Je me souviens de la détresse d’une élève à qui une prof d’anglais infligeait une admonestation humiliante qui n’en finissait pas.
Je me souviens (pas très bien) des logarithmes, des intégrales et des dérivées.
Je me souviens qu’un jour Véronique a confié à quelques uns qu’elle se trouvait moche.
Je me souviens de mon premier chagrin d’amour.
Je me souviens que depuis certaines salles de classe on voyait très bien la Basilique du Sacré-Cœur.
Je me souviens de la voix de Marguerite, douce avec des sonorités un peu basses.
Je me souviens d’un prof de gym qui lisait chaque jour L’Equipe et que scandalisait le mouvement de boycott de la coupe du monde de football organisée par les tortionnaires au pouvoir en Argentine.
Je me souviens que j’inventais des citations pour enrichir mes dissertations.
Je me souviens de Véronique du Comité d’Action Lycéen (CAL), de Joëlle du cercle Politzer de la JC (jeunesse communiste), de Bernard du cercle rouge de la LCR, d’Haïm du comité sioniste, de Rémy du groupe MJS (socialiste)…
Je me souviens de la lettre que m’a envoyée toute ma terminale réunie sans moi pour fêter le bac le jour où je partais en Angleterre.
Je me souviens de quelques mots de notre pauvre argot lycéen : bahut, protal, surgé, averto, cantoche…
Je me souviens des occasions manquées.
Je me souviens des panneaux d’expression lycéenne, où la liberté était si surveillée que le proviseur avait un jour arraché des affiches dénonçant le régime fasciste en Espagne.
Je me souviens de Patrice C., qui voulait devenir médecin, et de Claude H., qui l’est devenu. Tous les deux sont morts beaucoup trop jeunes.
Je me souviens de tous ces cours où l’on s’ennuyait tant.
Je me souviens que nous allions parfois en groupe, en dehors des heures de classe et dans le dos des profs, voir des films à Saint-Michel (Il était une fois Hollywood, Network, etc.)
Je me souviens de Wish you were here de Pink Floyd: “Remember when you were young,
You shone like the sun”…
Je me souviens d’Alain, de Cécile, de Michel, de Françoise, de Jean-Pierre, de Joël, de Catherine, et de tant d’autres...
Je me souviens que Georges Perec n’avait pas encore écrit Je me souviens.
Je me souviens que moins de dix ans après Mai 68 une chape de plomb était retombée sur le lycée.
Je me souviens l’avoir quitté sans me retourner.
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